Préface à la seconde édition

 

Publié par Maurice Nadeau en 1985, ce premier roman, Elle voulait voir la mer..., a obtenu le prix populiste l’année suivante.

 

Quinze ans après les événements de Mai 68, il était évident qu’il me fallait exprimer, clamer, le sentiment de défaite qui tenaillait ceux qui m’entouraient, ceux qui avaient quitté l’école à quatorze ans, ceux qui n’étaient pas allés s’asseoir sur les bancs de l’université, sauf pendant ces quelques jours de la Révolution de 68. Ces hommes et ces femmes qui disaient haut et fort leur désapprobation de la société dans laquelle ils vivaient, ils avaient cru après ce mois de mai où ils avaient élevé des barricades, que plus rien ne serait comme avant, que le vieux monde était désormais derrière eux. Très vite ils ont déchanté, se sont sentis floués, devenus les « dindons de la farce ». Dans les usines, sur les chantiers, dans leur vie, tout reprenait sa routine. Cela leur était intolérable. Ils n’arrivaient plus à retourner au « chagrin » comme avant, ils ne le voulaient plus. Et autour de moi des vies sombraient. 

 

Alors une nuit, j’ai commencé à écrire ce qui allait devenir mon premier roman ; je l’ai intitulé « la parenthèse ouverte ». Par ce texte, son contenu et sa forme, je voulais dire ce monde populaire dans lequel j’avais vécu, que je venais de quitter et auquel j’appartiens toujours. J’ai pensé que je devais écrire à partir de ma propre expérience, et non à leur place. J’ai commencé par rédiger à la troisième personne du singulier, puis j’ai décidé de passer à la première personne. Celle qui s’exprimait ainsi, je l’ai appelée Renata, une femme qui apprend à renaître, naître à elle-même. Puis j’ai voulu signer mon texte uniquement de mon prénom, Ada. Pas de nom de père, ni de mari. À présent, en une mise en abyme espiègle, je signe mes livres Renata Ada-Ruata. Récit d’un parcours en trois mots. Son titre est aussi un clin d’œil au célèbre slogan de l’époque : « Sous les pavés, la plage ! ».

 

Pendant des mois j’ai écrit ces pages dont personne ne connaissait alors l’existence. Je voulais que mon texte soit éclaté, en vrac, que la forme porte en elle le grand chambardement qui est entré dans ma vie après 68. Récit « chaotique » comme le qualifiera Maurice Nadeau qui me demandera d’y mettre de l’ordre et que j’arriverai à convaincre de la pertinence de la structure choisie. Aujourd’hui je pense que si le texte continue à vivre avec force, il le doit au récit de ce moment de l’Histoire qui a bouleversé la vie de beaucoup de femmes et d’hommes de ma génération, mais aussi à cette forme particulière qui l’évoque. Mon souhait serait que ce texte puisse être lu en particulier par les jeunes gens des années 2000. Le parcours de vie de Renata et de ceux qui l’entourent dans ce quartier populaire pourrait faire écho chez certaines, certains d’entre eux.

 

Lorsque Maurice Nadeau m’a annoncé que j’avais obtenu le Prix populiste en 1986, j’ai fait la grimace. Le mot populiste a mauvaise presse. Il m’a expliqué que c’était un prix récompensant la qualité d’écriture d’un auteur qui mettait au centre la vie du peuple. Cela me convenait. Il a précisé que ce n’était pas un petit prix et il cita entre autres Le pain des rêves de Louis Guilloux. Cette découverte de Guilloux me dirigea par la suite vers Michel Ragon et les écrivains d’expression populaire auxquels ce dernier avait consacré un ouvrage important. 

 

En 1987, Maurice Nadeau publiait mon second roman Les étoiles à nouveau. Dans ce roman, je continuais à raconter le parcours de Renata mais ce texte menait aussi le lecteur vers quelque chose de nouveau, un ailleurs. Nadeau pensait qu’à partir de ce second roman, je continuerais à écrire. Il avait raison, je n’ai plus cessé de noircir des pages. Mes romans parlent toujours, chacun avec sa forme propre, de ce qui m’importe, ce qui me tient à cœur. Avec persévérance et conviction, je continue à écrire. Certains textes ont été publiés, d’autres non, quoi qu’il en soit je continue mon chemin.

 

Renata Ada-Ruata

Mai 2018